Partir à la retraite avant l’âge « canonique », c’est un peu comme sortir d’un film avant la fin : parfois c’est la meilleure décision… à condition de bien savoir ce qu’on rate. Dans le cas de la retraite, ce que vous « ratez », c’est principalement une partie de votre pension, à travers le mécanisme de la décote.
Dans cet article, on va voir ensemble :
L’objectif n’est pas de vous décourager de partir tôt… mais de vous permettre de le faire en pleine conscience, chiffres à l’appui.
Les grands âges de la retraite après la réforme
Avant de parler départ anticipé, il faut poser le décor : à partir de quel âge peut-on partir « normalement » ?
Depuis la réforme des retraites de 2023, les repères sont les suivants (pour les salariés du privé, fonctionnaires sédentaires, indépendants affiliés au régime général, etc.) :
Partir avant 64 ans ou avec une carrière incomplète reste possible, mais cela implique le plus souvent une décote… sauf dans des cas très spécifiques de départ anticipé.
Les principaux dispositifs de départ anticipé
On parle souvent de « départ anticipé » comme d’un bloc, mais il recouvre en réalité plusieurs situations bien différentes. Les plus courantes :
Le départ anticipé pour carrière longue
C’est le dispositif le plus connu… et celui qui crée le plus de malentendus dans mon bureau. Beaucoup de personnes pensent être éligibles parce qu’elles ont « toujours travaillé ». En pratique, c’est plus subtil.
Principe : vous pouvez partir avant l’âge légal si vous avez commencé à travailler jeune et validé un certain nombre de trimestres très tôt.
Deux conditions principales :
Ensuite, selon la précocité de votre début de carrière, vous pouvez partir :
Nuance importante : tous les trimestres ne sont pas pris en compte de la même façon. Certains trimestres assimilés (chômage, maladie, maternité, etc.) sont plafonnés dans le calcul pour la carrière longue. C’est là que beaucoup de dossiers « coincent ».
Anecdote de terrain : un client, persuadé de pouvoir partir à 60 ans en carrière longue, avait compté tous ses trimestres de chômage. Sauf que le dispositif n’en retenait qu’une partie. Résultat : départ repoussé d’un an, avec un vrai impact psychologique… et financier. Moralité : faites toujours valider votre carrière longue par l’Assurance retraite avant de bâtir vos plans.
Départ anticipé pour incapacité ou handicap
Ces dispositifs sont plus protecteurs, mais aussi plus techniques.
Départ anticipé pour handicap : vous pouvez partir dès 55 ans si vous justifiez :
Départ pour incapacité permanente liée au travail : dans certains cas d’incapacité à la suite d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle, un départ anticipé à 60 ans est possible, parfois sans décote.
Ces règles étant complexes et régulièrement ajustées, il est indispensable de se référer aux textes à jour et, surtout, de demander un entretien personnalisé auprès de votre caisse de retraite. Un seul document médical manquant, et c’est un départ repoussé de plusieurs années.
Partir avant le taux plein : la logique de la décote
Si vous partez à la retraite sans remplir les deux conditions (âge légal + durée d’assurance requise), votre pension de base sera réduite. C’est la fameuse décote.
La formule de base pour la pension du régime général :
Pension annuelle brute = Salaire annuel moyen x Taux de liquidation x (Trimestres validés / Trimestres requis)
La décote intervient sur le taux de liquidation.
Pour une retraite à taux plein, ce taux est de 50 %. Si vous partez avant d’avoir tous vos trimestres (et avant l’âge du taux plein automatique), ce taux est diminué.
Décote par trimestre manquant :
En clair : plus il vous manque de trimestres, plus la décote est importante… dans la limite d’un certain plafond.
Exemple concret de calcul de décote
Imaginons Jeanne, née en 1964, qui part à 63 ans.
Il lui manque donc 8 trimestres pour le taux plein.
Étape 1 – Calcul de la décote
Son taux de liquidation ne sera pas de 50 %, mais de :
50 % – 10 % = 40 %.
Étape 2 – Application au salaire annuel moyen
Supposons que son salaire annuel moyen (moyenne de ses 25 meilleures années revalorisées) soit de 28 000 €.
Sa pension annuelle brute de base sera donc approximativement :
28 000 € x 40 % x (161 / 169)
Soit :
Vous voyez au passage que la perte vient :
Si Jeanne avait eu tous ses trimestres, à salaire moyen identique, on serait proche de 28 000 x 50 % = 14 000 € par an, soit environ 1 167 € par mois (avant prise en compte du ratio de trimestres). La différence commence à devenir très concrète.
Décote sur les régimes complémentaires (Agirc-Arrco)
On oublie souvent que la décote ne concerne pas que la retraite de base. Les complémentaires, notamment l’Agirc-Arrco pour les salariés du privé, ont aussi leurs propres mécanismes.
Depuis la fusion des régimes Agirc et Arrco, un système de coefficients de solidarité existe :
Dans le cas d’un départ anticipé avec décote au régime de base, votre retraite complémentaire sera bien sûr plus faible, puisque vous aurez cotisé moins longtemps et accumulé moins de points. Les effets se cumulent donc.
Les vraies questions à se poser avant de partir plus tôt
Plutôt que de se demander uniquement « Est-ce que j’ai le droit de partir ? », il est souvent plus utile de se demander :
Je rencontre régulièrement des personnes qui pourraient, en théorie, partir plus tôt… mais pour qui chaque année supplémentaire de travail améliore tellement la retraite (et l’épargne) qu’elle change radicalement la donne à long terme.
Stratégies pour limiter la perte de revenus
Heureusement, partir plus tôt ne rime pas forcément avec précarité. À condition d’anticiper. Voici les leviers les plus efficaces.
1. Racheter des trimestres (quand c’est pertinent)
Le rachat de trimestres (années d’études supérieures, années incomplètes, etc.) peut permettre de :
Mais tout dépend du coût du rachat par rapport au gain de pension.
Exemple simplifié : si un trimestre racheté vous coûte 4 000 € et vous rapporte 300 € de pension annuelle (toutes retraites confondues), il vous faudra environ 13-14 ans de retraite pour « amortir » ce rachat (hors indexation). Si vous partez tôt et êtes en bonne santé, cela peut se justifier. Sinon, il vaut peut-être mieux investir ce capital ailleurs.
Un calcul précis s’impose dans chaque situation. C’est typiquement le genre d’arbitrage où un bon tableur… ou un conseiller indépendant… rend de grands services.
2. Capitaliser en amont : PEA, assurance-vie, PER
Plus vous partez tôt, plus vous aurez besoin de revenus complémentaires pour « boucher le trou » entre votre salaire et votre retraite. D’où l’importance de construire ce complément en amont.
Les enveloppes les plus pertinentes en France :
Une stratégie fréquente pour préparer un départ anticipé :
Cela demande de chiffrer vos besoins futurs, ce que peu de personnes font réellement. Autre anecdote : la majorité de mes clients sous-estiment assez largement ce qu’ils dépensent aujourd’hui. Or on ne dépense pas « moins » à la retraite par magie. On dépense différemment (moins de frais pro, parfois plus de santé, voyages, loisirs…).
3. Ajuster la date de départ au trimestre près
Le système de retraite français raisonne en trimestres, pas en années. Partir au 31 décembre plutôt qu’au 1er janvier peut faire perdre, ou gagner, un trimestre validé.
Rappels utiles :
Exemple concret : si vous êtes encore en poste et qu’il ne vous manque qu’1 ou 2 trimestres, prolonger votre carrière de quelques mois peut réduire significativement, voire supprimer, la décote. À l’échelle d’une vie de retraité, ces quelques mois supplémentaires sont parfois extrêmement rentables.
4. Aménager sa fin de carrière plutôt que tout arrêter
Beaucoup de personnes ne veulent pas vraiment « s’arrêter de travailler », mais plutôt se libérer des contraintes d’un poste à temps plein. Il existe plusieurs options pour lisser la transition :
Ces dispositifs permettent d’éviter de se retrouver avec une rupture brutale de revenus, tout en conservant une vie active, un lien social et un sens au quotidien… ce qui compte autant que les chiffres.
5. Anticiper la fiscalité de vos revenus de retraite
Un dernier point souvent négligé : vos revenus de retraite sont soumis à l’impôt sur le revenu et aux prélèvements sociaux. La bonne nouvelle, c’est que votre taux marginal d’imposition est souvent plus faible qu’en activité. La mauvaise, c’est que certains arbitrages (comme le PER) déplacent simplement la fiscalité dans le temps.
Avant de partir plus tôt, il est utile de :
Un retrait mal calibré d’une assurance-vie ou d’un PER peut faire remonter votre TMI et entamer plus vite que prévu votre capital. Là encore, quelques simulations chiffrées permettent d’éviter les mauvaises surprises.
Mettre en musique votre projet de départ anticipé
Au fond, la vraie question n’est pas « À quel âge puis-je partir ? », mais « À quel âge puis-je partir sans mettre en danger ma sérénité financière ? ».
Pour y répondre, la démarche la plus saine consiste à :
Un départ anticipé à la retraite n’est pas forcément une erreur financière. C’est un arbitrage entre temps et argent. L’essentiel est qu’il soit fait les yeux ouverts, en comprenant comment fonctionne la mécanique de la décote et en ayant mis en place les bons leviers pour limiter la perte de revenus.
Les règles évolueront encore, c’est certain. Mais les réflexes de base, eux, resteront : vérifier, chiffrer, comparer… et ne jamais baser une décision aussi structurante sur un simple « on m’a dit que ». Votre future retraite mérite mieux qu’une rumeur de machine à café.
